Bel(le) Abidjan : Le documentaire

 

Je n’ai pas hésité une seconde à aller voir ce documentaire : Abidjan, quand la ville se révèle. Cinéphile et toujours à l’affût de pépite sur le continent, particulièrement celles produites localement. (Soutenons la production locale !) C’est donc très enthousiaste que je me suis rendue au cinéma Majestic de l’hôtel Ivoire. Ce lieu hautement symbolique de la ville qui ne manque pas d’être abordé dans ce même documentaire.

Tout de suite, nous sommes plongés dans l’histoire d’une ville cosmopolite, bouillonnante et ambitieuse. Des balbutiements d’une capitale à l’édification d’une véritable métropole, le documentaire dessine l’évolution de la ville. Cette évolution ne vous laissera pas indifférent. Tantôt nostalgique d’une Abidjan ordonnée et digne. Tantôt attendri par ce rapport romantique qui lie habitants et visiteurs à cette ville. Tantôt indignée par la déliquescence d’un joyau transformé en monstre urbain.

L’histoire de la ville est écrite par les flux et afflux de population international, régional et national. L’accroissement démographique et son corollaire géographique s’est progressivement transformé de véritable moteur de l’économie locale en un préoccupant enjeu politique et social. Les crises successives ont affecté la capacité des États à fournir des logements sociaux capables d’accueillir la population explosante. Hier, Abidjan, Abédjan, Abijean.

La rue, une des plus passantes du quartier nègre de la capitale grouillait.

A droite, du côté de la mer, les nuages poussaient et rapprochaient horizons et maisons.

A gauche, les cimes des gratte-ciel du quartier des Blancs provoquaient d’autres nuages qui s’assemblaient et gonflaient une partie du ciel.

Encore un orage ! Le pont étirait sa jetée sur une lagune latérite de terres charriées par les pluies de la semaine ; et le soleil, déjà harcelé par les bouts de nuages de l’ouest, avait cessé de briller sur le quartier nègre pour se concentrer sur les blancs immeubles de la ville blanche.

Damnation ! bâtardise ! le nègre est damnation ! les immeuble, les ponts, les routes de là-bas, tous bâtis par des doigts nègres, étaient habités et appartenaient à des Toubabs.

Les Indépendances n’y pouvaient rien !

Amoudou Kourouma Les soleils des indépendances (1970)

1. La ségrégation comme base de construction de la ville.

L’administration coloniale laisse une trace indélébile dans les nations colonisées, et surtout dans les villes qu’elle investie (Abidjan, Saint-Louis, Bassam, Dakar). Elle y organise l’espace, la société, la politique, le pouvoir de dire le droit, la loi, les traditions et bien plus encore. Dans cette logique, Abidjan dès sa création en 1903, est divisé entre colonisés – les villages indigènes (Treichville et Adjamé)-  et colonisateur – ville blanche (sans grand étonnement le Plateau). Cette séparation étanche se fait alors naturellement par la lagune, mais aussi par des marquages plus tranchés et coercitif. C’est le cas du pont flottant séparant le Plateau de Treichville ou encore la caserne militaire entre le Plateau et Adjamé. Le cas du pont flottant est révélateur. En s’ouvrant et se fermant, ce pont à lui seul représente le symbole de la colonisation, de ces villes blanches construites suivant des règles strictes de salubrité, d’hygiènes et d’harmonie urbanistique et le reste tout de taudis bâtis et souffrant de fièvre jaune.

Le monde colonisé est un monde coupé en deux. La ligne de partage, la frontière en est indiquée par les casernes et les postes de police. […]

La ville du colon est une ville en dur, toute de pierre et de fer. C’est une ville illuminée, asphaltée, où les poubelles regorgent toujours de restes inconnus, jamais vus, même pas rêvés. […]

La ville du colonisé, ou du moins la ville indigène, le village nègre, la médina, la réserve est un lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi.

2. Post-indépendance : Abidjan l’occidental – Un développement pensé et structuré

Après l’indépendance Abidjan continue sur sa lancée de planification rigoureuse inspirée du colonisateur. Les changements démographiques demandent des plans plus innovants. Abidjan est en ébullition et le Président Houphouët, en digne père de la nation désire que chaque IvoirienNe possède un toit.

Ainsi, Treichville, la nègre se voit attribuer un plan urbaniste à l’instar du Plateau blanc : des avenues, un tracé rigoureux, du zoning. De l’autre côté, Adjamé, tout aussi nègre, subi ce qu’on appellerait aujourd’hui un phénomène de gentrification avec l’ensemble des « 220 logements. » Cette unité de différentes architectures – appartements, maisons basses, duplex en bande – étaient conçus pour permettre un brassage culturel, une interaction entre familles et entre générations, mais aussi une mixité de classe sociale.

ampoule-plan-lumiere-symbole-des-idees_318-36120 : Les cuisines africaines extérieures – des cases ont été prévue à proximité des immeubles, afin de permettre aux habitants des immeubles de cuisiner ivoirien. Il est vrai que piler du foutou en appartement pose toutes sortes de problèmes : nuisance, dégradation du carrelage, etc.

Ce même procédé sera répliqué dans les nouveaux quartiers (Riviera, 2 plateaux, Danga) : ensemble résidentiel pour les cadres, maisons basses et appartements pour les fonctionnaires, les étudiants … repoussant, comme chez le colon, les populations démunies aux périphéries. Une sorte de ségrégation économique.

« Voyez […] Abidjan, que nous fêtons aujourd’hui, la grande ville de l’avenir, car le jour est proche où les navires mouilleront dans son port : alors elle deviendra le grand entrepôt de tout le monde. »

Propos de François Reste de Roca, Gouverneur général français – Abidjan devient la capitale de la Côte d’Ivoire  (7 août 1934)

3. Abidjan la rebelle : Fin de la planification – début du chaos 

… puis Abidjan a perdu de sa vision, de son éclat, de sa structure d’abord à travers les crises économiques puis politiques. Abidjan était une ville pensée, une ville qui se pensait, rationnel en somme. Elle se voulait l’image du pays.

De cette planification qui l’a distinguait tant des autres villes africaines, elle est passée à un étalement sans queue ni tête. Des quartiers sans aires de jeux, sans espaces verts, sans découpages … anarchiques.

4. Bémol : Production de la RTI* 

Le documentaire n’est pas une production indépendante, et peut par moment être coloré politiquement. Des longueurs et une déception s’installent dans les dernières minutes avant d’être relancé.

*Radio Télévision Ivoirienne

5. Premier documentaire d’une longue série : Nous restons à l’affût 

 

Nous saluons l’initiative, la recherche et la qualité de Abidjan, quand la ville se relève. Annoncé comme étant le premier d’une longue série de documentaires de qualité produit par la RTI , l’enthousiasme du début reste indemne, et nous avons hâte à la suite!

 » Les flamboyants, les oeillets de chines, les hibiscus, les haies et ces majestueuses voûtes d’arbres. Le Plateau était beau »

dixit mon Père (nostalgique)

musical-note-hand-drawn-outline_318-51802Tabu Ley chante Abidjan :

Enfin, ce documentaire est pour nous, enfant de la crise, ayant connu un(e) Abidjan en demi-teinte, mi-figue mi-raisin, tantôt la ‘plus doux au monde‘ tantôt lugubre. Ce documentaire est aussi pour les nostalgiques, ceux qui en l’espace de quelques années, ont perdu leur petit Paris, Manhattan et perle au profit du lot pollution, klaxons, embouteillages et constructions anarchiques. Enfin, ce documentaire est pour les néo-Abidjanais saisis et transis par cette mégapole chaotique cosmopolite qu’est aujourd’hui Abidjan, Babi.

#AbidjanMonAmour | Courez-y : programmation !

 

Sources :

http://books.openedition.org/editionsmsh/1251?lang=fr

http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/017020.pdf

https://geocarrefour.revues.org/1200

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