Francophonie: Michaëlle Jean, nouvelle tête forte de l’organisation

C’est sous un fond d’amertume que s’ouvrait le 15ème sommet de la francophonie à Dakar. Dans les mémoires, le désormais tristement célèbre « discours de Dakar », prononcé par Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007 révélait un président français aux propos condescendants, paternalistes et réducteurs vis à vis de son pays hôte et de l’Afrique.

En admettant que la colonisation fut une faute historique, il prétend que le «drame de l’Afrique» provient du fait que «l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ». Infantilisant, méprisant, ces propos sont similaires aux stéréotypes racistes justifiant l’esclavage puis la colonisation. Ainsi, son successeur François Hollande a tenu a rectifier le tir. En réponse à la question des médias sur l’apport de Léopold Sédar Senghor dans l’Histoire, allusion faite au discours de Dakar,  François Hollande a tenu ces propos

C’était un Africain qui a montré qu’il avait le sens de l’Histoire. C’est ici, en Afrique, que vont se produire les plus grandes évolutions : évolution démographique, qu’il va falloir maîtriser, évolution économique parce que c’est un continent plein de richesse et donc de potentialité de croissance. L’Afrique est non seulement dans l’Histoire, mais l’Afrique est aussi une partie de notre avenir »

C’est tout de même avec un ton réprobateur que François Hollande mettait en garde les chefs d’États africains quant aux velléités de conservation de pouvoir qui pourrait animer les uns et les autres. Devant cette assemblée, le président français semble réitéré l’ingérence de Paris dans les affaires intérieures de ses ex-colonies. Cette position soulève des questionnements quant aux objectifs et missions de l’Organisation internationale de la Francophonie. La francophonie serait-elle devenue un instruments politique aux services des intérêts de la France (une puissance en déclin)?

Les évolutions de l’organisation: un instrument au service du rayonnement de la France?

L’OIF est un ensemble de coopération regroupant les États francophone et dont le but est la promotion de la langue française dans un monde où l’hégémonie de l’anglais n’est plus a contestée. C’est donc une structure qui vise a pérenniser une identité, une culture commune tout en reconnaissant les spécificités culturelles des uns et des autres. C’est un regroupement de 80 États et gouvernements (57 membres et 23 observateurs) représentant 274 millions de locuteur francophone dont 54.7% sont en Afrique.

Anciennement Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) en 1970, l’organisme s’est progressivement doté de structures et programmes visant le rayonnement de la langue française sur la scène mondiale. Plusieurs acquis ont été fait dans ce sens avec: le sommet des chefs d’états, les conférences des ministres (Education, culture, sports), les organisations de parlementaires et maires de la francophonie, les jeux, l’Agence universitaire de la francophonie. Un véritable espace culturel est crée où les échanges bilatéraux et multilatéraux permettent la réalisation d’une coopération Nord-Sud mais également Sud-Sud.

Le rôle des médias comme relai privilégié des transformations culturelles, identitaires et sociales est indéniable. Les stéréotypes véhiculées sur l’Afrique ont constitué progressivement une «single story africaine» où l’africain est réduit a un état de nature et de guerre permanente. La misère, la famine, les maladies et les guerres constituent l’essentiel des couvertures médiatiques dépeignant une Afrique hors de la mondialisation, où l’urgence des besoins de bases empêchent toute créativité et innovation. Les médias liés à la francophonie tels que tv5monde et Radio France International participent à la remise en cause de cette «single story» africaine. En rétablissant le lien entre l’Afrique et le reste du monde, ils contribuent a reconnaitre l’apport continu de l’Afrique dans l’Histoire contemporaine. Les arts, le théâtre, le cinéma, les danses, la littérature, les festivals mise en avant et créés par des africains et des aficionados de l’Afrique pour montrer la diversité et la richesse du continent. C’est donc une meilleure représentativité de l’Afrique, une vision plus fidèle aux réalités du continent: hétérogénéité des cultures, développement économique, dynamisme urbain, émancipation des femmes (comme témoigne cette capsule audio: Abidjan ville bouillonnante http://rfi.my/UqlKq9 ).

Cependant, l’Organisation institutionnelle souffre d’une double remise en cause. La première vient du Nord, de l’opinion publique française qui la perçoit comme une structure légitimante et pérennisante des dictatures. L’OIF est alors cette espace où Blaise Campaoré, Sassou Nguesso et autres autocrates peuvent s’exprimer en toute légitimité face à leurs confrères, au continent et à la communauté internationale. La seconde critique vient du Sud. Ce sud qui à chaque sommet de l’OIF grince un peu plus les dents face à tant d’hypocrisie, tant de mascarade et tant de paternalisme. Pour la jeunesse francophone, l’institution ignore les problématiques réelles auxquelles elle fait face. Les difficultés d’obtention de visas, la montée du racisme en France, la France supportrice de dictateur et aussi usurpatrice des révolutions des peuples contraste alors avec cette Afrique porte-étendard de l’OIF. Pourtant constitutive de l’avenir même de la francophonie, les jeunes critiquent l’inertie de l’organisme face à leur sort.

Cette ligne dure est dominée par le Rwanda, qui pour matérialiser sa rupture avec la francophonie privilégie l’anglais comme langue d’enseignement et comme langue de la fonction publique. Par ailleurs, les propos tenus par François Hollande lors du sommet n’ont pas été du goût de la ministre rwandaise des affaires étrangères qui répond à ce sujet: «Je trouve ça gênant qu’un président qui est avec ses pairs, ici, au sommet de la Francophonie ne vienne pas discuter avec eux, mais dicter ce qui devrait se passer dans leur pays». 

Qui décide de l’avenir politique des Africains ? Ce n’est pas Paris, c’est évident. Ministre rwandaise des affaires étrangères.

Les élections du secrétaire général sont donc souvent le théâtre des enjeux de pouvoirs et prouvent le poids des décisions française sur «le consensus» de l’assemblée. C’est dans ce contexte que la nomination de Michaël Jean a fait jaser l’opinion publique.

Michaëlle Jean: un compromis ou une rupture?

 

La consécraction de Michaelle Jean en tant que secrétaire général de l’OIF ne traduit-elle pas une méconnaissance de l’Afrique dans le rayonnement de la francophonie? Malgré les quatre candidats du continent Henri Lopes (Congo-Brazzaville), Pierre Bouyoya (Burundi), Agustin Nze Nfumu (Guinée équatoriale) et Jean-Claude de l’Estrac (Île Maurice), le choix s’est porté de l’autre côté de l’Atlantique. Un choix lourdement dicté par la France qui n’a pas manqué d’éloges à l’endroit de la canadienne. Celle-ci rencontre bien-entendu les exigences pour le poste: Canadienne d’origine haïtienne, ancienne gouverneure général du Canada, multilingue, elle illustre parfaitement le thème «Femmes et jeunes en Francophonie : vecteurs de paix, acteurs de développement» que s’est donné l’organisme cette année.

Les critiques fusent plutôt en direction de l’organisation, celle qui prétend être le reflet de la francophonie. La perte du secrétariat général par l’Afrique soulève un malaise au sein de la francophonie. «Une francophonie à la nord-américaine» ne semble pas du goût de tout le monde. Le discours en français puis en anglais de Michaëlle Jean suite a sa nomination n’a fait que confirmer les suspicions sur sa légitimité comme tête forte de la francophonie. La règle tacite voulant que le secrétariat général de l’organisme revienne à l’Afrique se voit enfreinte. Après Boutros Boutros Ghali (Égypte) et Abdou Diouf, une rupture semble s’opérer avec le continent. Rupture et compromis puisqu’une femme noire prend pour la première fois la tête de l’organisme.

La pérennité du français dépend étroitement de l’Afrique qui détient la majorité des locuteurs francophone et dont le poids démographique et économique croissant constitue un argument de taille (lire article précédent: Mort de la Françafrique, début de l’Afriquafrance?) Toutefois, la discorde des pays africains, qui faute de s’accorder entre eux pour présenter et soutenir une candidature commune leur a valu la perte du siège. Dans une assemblée où il sont majoritaire, les chefs d’États africains n’ont pas su saisir l’opportunité de s’affirmer. L’Afrique se retrouve encore une fois discréditée dans une scène mondiale qui peine a reconnaitre  pleinement son essor.

Aïssatou Dosso

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