Made in Ethiopia: nouveau cycle de production?

Faut-il se réjouir de la délocalisation progressive des entreprises multinationales de la Chine vers l’Éthiopie ou au contraire s’alarmer d’une course effrénée à la réduction des coûts de production? L’actualité économique mondiale est chamboulée par la hausse des coûts de productions en Chine qui détenait jusqu’à récemment un avantage concurrentiel important, notamment grâce aux coûts salariaux et règlementaires faibles. Longtemps qualifiée «d’usine du monde», la Chine a notamment servit de main d’oeuvre pour l’industrie légère. Vêtements, jouets, gadgets, chaussures étaient confectionnés dans des conditions accablante et troublante, symbole du manque d’éthique dans le processus capitaliste de production.

Depuis 2010, la Chine s’est hissée au 2e rang de puissance mondiale avec un PIB qui s’élevait à 5878,6 milliards. De manière concomitante, le salaire minimal chinois a progressé de 24% la même année affichant les ambitions de la Chine de se tourner vers l’industrie lourde et de haute technologie.

Le «Growth and transformation Plan 2010/11 – 2014/15» présenté par le gouvernement Éthiopien soutient un projet de développement et d’industrialisation ambitieux et enviable. Le programme mise sur une croissance annuelle soutenue comprise entre 11 et 15%. Comment se traduit cette croissance sur l’ensemble du territoire et sur les ménages? Assistons nous à un véritable développement économique et sociale avec un élargissement de la classe moyenne?

1- Le miracle éthiopien

Loin des années de vaches maigres, où le pays était symbole de pauvreté avec son climat aride et les famines qui ont fait rage durant les années 1984 et 1985. L’Éthiopie semble être aujourd’hui un exemple de développement soutenu et progressif. Avec un taux de croissance annuel qui se situe entre 8 et 10%, l’Éthiopie devient en 2012 la 12ème économie florissante au monde.

Avec comme objectif d’être un pays a revenu intermédiaire d’ici 2025, l’État mène une offensive multi-sectorielle pour redorer l’image du pays. A côté de l’Afrique du Sud, du Nigeria et de l’Angola, l’Éthiopie constitue le 4e pays le plus dynamique du continent. Avec le Ghana, l’Éthiopie constitue l’un des seul pays ayant atteint les objectifs du millénaire.

«Nouveau far east», «Tigre africain», «African lion» la presse ne manque pas de qualificatif à l’égard d’une Éthiopie en pleine expansion. Une politique de grands travaux est mise en place par le gouvernement pour doter le pays des outils nécessaires a un véritable développement. Ainsi, des milliards de dollars sont alloués aux projets l’électrification massive, a l’édification de routes et chemins de fer nécessaires pour désenclaver et étendre le dynamisme à l’ensemble du vaste territoire de 91 millions d’habitants. La construction du barrage du Nil, Le Grand Ethiopian Renaissance Dam, entamé depuis mai 2013, symbolise la volonté de l’État de doter le pays des infrastructures essentiel a son développement. Le barrage de la Renaissance devrait constituer le plus grand barrage hydroélectrique du continent et vise a dynamiser l’agriculture et compenser la faiblesse énergétique du pays par l’hydro-énergie.

2- Un volontarisme politique

Tous les changements sont menés par une politique volontariste des autorités. Il faut dire que l’État éthiopien est connu pour être particulièrement dirigiste, à telle point qu’il asphyxie le secteur privé. En effet, il multiplie les mesures incitatives telles que l’exonération d’impôt, la mise en place de baux à long terme a de faible taux, des coûts règlementaires et environnementaux faibles. À cela, il faut ajouter le salaire mensuel hautement compétitif d’un ouvrier éthiopien qui est à hauteur de 50$/mois lorsqu’il atteint maintenant 500$/mois en Chine. Ces éléments modifient en profondeur la géo-économie mondiale.

Dans l’industrie du textile, l’Éthiopie se taille une place de maitre. L’ouverture d’usines H&M dans le pays, deuxième leader mondial du prêt à porter, confirme cette tendance. Dans la foulée, plusieurs entreprises turques, israéliennes et chinoises se délocalisent sur le territoire éthiopien. Quelles en sont les raisons?

Aux côtés des faibles coûts de productions, l’Éthiopie présente plusieurs avantages:

  • Il y a tout d’abord le climat politique connu pour être stable depuis une dizaine d’année. Depuis 2001, une nouvelle stratégie de développement, le «développementalisme démocratique» est mise en place par Miles Zenawi, ancien président du pays. Pour atteindre le plein potentiel du pays, un développement économique et politique est nécessaire impulsé par le rôle prépondérant accordé à l’État. Cette vision est élaborée dans le programme «African development: dead ends and new beginnings» <http://africanidea.org/m_zenawi_aug_9_2006.pdf&gt;.
  • La présence de matière première telles que le coton et le cuir. En effet, le coton éthiopien est réputé pour sa qualité et le pays est doté du cheptel le plus important d’Afrique. « l’avenir de la manufacture, dans n’importe quel secteur, ne sera pas qu’une question de coût du travail, mais de savoir où se trouve la matière première ».
  • La main d’oeuvre abondante, pas cher et jeune. En effet, le taux de chômage atteint les 50% chez les jeunes éthiopiens. Avec 92 millions d’habitants, l’Éthiopie constitue une vaste main d’oeuvre mais aussi un vaste marché.

Comme nous achetons le cuir localement, le gouvernement a fait le choix d’exonérer les acheteurs. Quand nos chaussures arrivent aux États-Unis, nos clients ne paient pas de taxes à l’importation. C’est bénéfique pour eux, donc pour nous. Wei Yong Quan (general manager de l’entreprise Huajian en Éthiopie, qui fournit entre autres Clarks, Toms, Guess, Naturalizer).

3- Les revers du miracle éthiopien

 

Une inégalité croissante: le phénomène des délocalisations et de la libéralisation de l’économie a pour conséquence une séparation de plus en plus étanche entre riches et pauvres, citadins et ruraux. L’exode rural est un phénomène mondial. Les villes deviennent de plus en plus grandes et puissantes, au détriment des villages. Ce phénomène est d’autant plus absurde dans un pays comme l’Éthiopie où la population rural représente encore 82% de la population totale (graphique 1) (population urbaine d’environ 20%, graphique 2).

population rural

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Il faut constater alors que le développement des infrastructures notamment dans les grandes villes tels Addis Abeba bénéficient à une minorité d’habitants, ceux des villes. Les autres demeurent en marge du développement et des fruits de la croissance. D’autre part, le phénomène de centre et périphérie se reproduit au sein même des villes africaines en plein essor, à tel point qu’on constate un accroissement des bidonvilles et de ses habitants.

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Une transformation géographique s’effectue en profondeur entrainant un phénomène de ghettoïsation.

Selon ONU-habitat, est considérer bidonville un logement qui ne respecte pas au moins un des éléments cités ci-dessous:

  • «une construction durable, c’est-à-dire bâtie dans un lieu approprié et offrant une protection correcte contre les conditions climatiques extrêmes ;
  • • un espace habitable suffisant, à savoir un maximum de trois personnes partageant la même chambre ;
  • • l’accès à l’eau potable en quantité suffisante et à un prix abordable ;
  • • l’accès à des installations sanitaires adéquates sous forme de toilettes privées ou publiques partagées avec un nombre raisonnable de personnes ;
  • • la sécurité d’occupation pour prévenir toute expulsion forcée.»

L’urbanisation des villes africaines n’emporte pas systématiquement industrialisation. Ainsi, la ville ne se dote pas d’installations suffisantes pour accueillir les nouveaux arrivants, qui demeurent dans des situations particulièrement précaires. Addis Abeba offre une piètre performance en la matière avec moins de 10% de ses habitants vivant dans des conditions décentes. Il faut rappeler qu’en plus de la précarité des conditions, les bidonvilles sont le foyer de criminalité et de violences en tout genre. Construites dans l’urgence, défrayant les normes de sécurité, ces habitations sont exposés aux risques d’inondations, de glissement de terrain etc.

Des indicateurs sociaux qui ne suivent pas la croissance

Malgré cette croissance, l’Éthiopie demeure un des pays les plus pauvres du monde en occupant la 174e place sur 187 en termes d’IDH. Si la croissance est élevée, le taux d’inflation l’est également atteignant 33% (chiffre de 2011) et 23% (chiffre de 2012). Les conséquences sont désastreuses en termes de niveau de vie. Le prix des denrées alimentaires est en constante hausse alors que les salaires restent insuffisants. Les produits alimentaires de base ont ont vu leur prix augmenté de 26% entre 2011 et 2012 à Addis Abeba.

 

Le choix de l’Éthiopie comme nouveau centre de production semble s’imposer plus par dépit que par choix. Un calcul purement économique qui n’emporte pas transfère de capital, de savoir et d’industrialisation. L’Éthiopie, deuxième pays le plus peuplé d’Afrique après le Nigeria et avant l’Egypte bénéficie néanmoins d’un vaste marché, source inépuisable pour l’économie locale. Les transformations économiques que subit le pays entrainent l’émergence d’une classe moyenne hétérogène que nous pouvons diviser en trois groupes

  • La classe moyenne traditionnelle, composée des fonctionnaires. Si ces derniers détenaient un revenu légèrement supérieur à la moyenne, ils sont aujourd’hui déclassés par l’émergence d’une classe moyenne jeune et dynamique. Face à l’inflation grandissante, leur revenu est insuffisant (130$ par mois environ).
  • La classe moyenne flottante: grâce aux micro-crédits accordés par l’État, une partie de la population a pu émerger de situations précaires en ouvrant de petits commerces ou micro-entreprise. Leur condition est qualifiée de flottante dans la mesure où elle est fortement dépendante de la conjoncture économique national.
  • Les jeunes entrepreneurs: produits de la croissance, ces jeunes éduqués ont su s’insérer dans le dynamisme économique. Dans des secteurs diverses tels que le design, l’art, l’agriculture etc. Ce phénomène est quasi-généralisé en Afrique et fait état des nombreuses ressources humaines et économique du continent.

Le comportement de cette classe moyenne hétérogène est a suivre puisque c’est à partir d’elle que le véritable développement non seulement économique mais social, culturel et identitaire s’effectue. C’est elle qui façonne les trajectoires de l’évolution sociale autour de valeurs nouvelles.

Aïssatou Dosso

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