Negassi

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Sis dans le 13e arrondissement de Paris, l’atelier de Bisrat Negasi, un “endroit paisible et baigné de lumière qui nous rappelle l’atmosphère des années 1950“1 , est la maison-mère de la marque NegaSsi, née en 2004 de l’imagination d’une créatrice au parcours international.

Les créations de cette styliste reflètent son parcours personnel. Et ce que ce parcours laisse à voir est intéressant à découvrir, autant pour comprendre l’influence positive et marquante que les mouvements migratoires peuvent avoir chez l’individu, que pour cerner le processus de création d’une mode véritablement internationale…

Ce sont les rencontres qui façonnent. Les frottements de culture. Les immersions brutales en terre inconnue. De cette faille obscure se dégage un art qui se reconnait à sa force brute.

Raw and sheer beauty is what this art is all about.

Chez Bisrat Negasi, Erythréenne, émigrée en Allemagne durant son enfance et ancienne stagiaire de Xuly Bët (le créateur malien Lamine Kouyaté), cette transmutation de foyer culturel a suscité de l’inspiration. Une vie de nomade commence et s’écoule. Soudainement, l’envie de rendre compte des émotions générées par une cascade de flash visuels se fait sentir. Soudainement, l’artiste veut se retrouver, plonger dans un fatras de couleurs, de sons et de caresses, pour y exhumer les traces d’un « personnage » authentique. Au bout de ce cheminement pourtant individuel, des chefs d’œuvre, de portée universelle. Des tentatives de plagiat, ou plutôt de transcription, des expériences intimes de l’esthétique.

Bisrat veut dire « la porteuse de bonne nouvelle ». La bonne nouvelle, elle nous l’apporte à travers son son travail du textile et ses collections. Tant mieux, car ce medium joue tellement avec les normes du « genre » et les codes de la personnalité de l’artiste qui s’en empare, qu’il cesse d’être une source de réconfort contemplatif (le plaisir de l’habit) pour devenir un terrain de débat socio-politique (la manière de s’habiller…). En ce sens, le tissu et la manière dont l’homme et la femme le portent sont peut-être bien le champ de création le plus esthétique et le plus conflictuel qui soit. Les créations qui en découlent ne sont pas accrochées à un mur. Dans leur essence, elles ne sont pas fugaces. Elles sont portées par l’Homme, lui-même forme la plus bouleversante d’ « art », vivant et évocateur. Elles peuvent aussi être sources de conflits… Par exemple dans ces pays ou l’arrivée d’ « étrangers » porteurs de codes nouveaux dérange et interpelle, surtout lorsque ces étrangers sont des femmes. A ce moment, la nouveauté n’est plus exotique, elle devient oppressante, délétère à l’expression décomplexée de la féminité (cf débat sur le voile au Canada et en Europe).

Pour ceux dont le regard se porte davantage sur la sphère économique que politique, ce potentiel de subversion est également perceptible, et flagrant lorsqu’il affecte la marche des géants économiques. Il est inscrit en fines lettres invisibles et rebelles sur chaque parcelle de tissu travaillée par un ouvrier injustement traité. Comme dans ces innombrables villes de pays émergents et grands exportateurs du textile (jusqu’à 85% des exportations au Cambodge2) où les ouvriers du textile réclament un droit de travail « human-friendly », respectueux des droits humains. Mais là aussi, le sujet prend une teneur politique, saupoudré d’une haute dose de jurisprudence du droit du travail. Car si le fameux robot de la compétitivité effrénée qui s’incruste dans la tête des tenanciers des bourses économiques, et qui explique les déplorables conditions actuelles de l’industrie textile (sur le plan humain, car économiquement on s’entend à dire que les géants du textile surfent sur un vrai « boom » des ventes), si cette machine folle est si bien lancée, c’est qu’elle a entrainé dans son sillage des élus oublieux de leur mission. Entre autres, garantir un développement durable et humain, et préserver l’héritage culturel national (de toute évidence mis en danger par des créations toutes droit sorties d’un cauchemar tayloriste). La manière dont les travailleurs du textile sauront gagner en organisation et en poids persuasif sur la balance décisionnelle exercera une influence transformative sur les industries textile, se disent les partisans de productions éthiques.

Share of clothing in trade in total merchandise and in manufactures by region, 2010 (OMC)

omc

Exportations mondiales de coton (ONU)

exportation coton

« Ben voyons donc… Ça fait beaucoup sur le dos d’un bout d’tissu. », dirait l’autre… Le plus étrange dans tout ça… C’est que l’énorme potentiel de conflit contenu dans l’industrie textile est, dans un univers parallèle, totalement désamorcé. Cet univers se vêtit de simplicité et tranche avec les lourdeurs de la politique. Il se retrouve dans l’art de vivre. Pour mieux comprendre, faites un jour ce test… Demandez à un québécois, (pure laine ou immigrant, si tant est que ces dénominations aient encore un sens lorsque souffle le vent d’hiver, qu’il ne vive pas, celui-là…..), de préférence en plein milieu d’une de ses tempêtes psychédéliques que la Belle Province recèle (combo froid+vent+le-bus-y-pöss-pös-coölice!+mortsubite), ce que représente pour lui son écharpe ou ses gants de laine… Il vous soufflera surement, d’une voix étouffée par les couches de cotonnades diverses, une réponse que vous interpréterez, à juste titre d’ailleurs, comme un aveu d’amour et de fidélité sans pareils.

Soufflez donc, chers académiciens et critiques de mode (la confusion de ces disciplines à notre ère moderne de recherche d’affirmation identitaire est un euphémisme)…

Respirez un bon coup car la mode attendrit. Elle rassure aussi, le cœur de celui ou celle qui la porte. Pour les vrais afficionados, elle est l’expression puissante d’un style qu’on veut personnel, mais qui en même temps est inclusif et évocateur des origines (géographiques, ethniques, intellectuelles, pécuniaires, etc). La marque, donc, d’une identité individualo-clanique (!!!!). En plus clair, le choix d’un vêtement est un SIGNAL fort de qui l’on croit être, et en même temps un marqueur social intemporel, un jeu d’évidences qui peuvent alors être diversement interprétées par le spectateur.

………….

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Mais revenons-en à notre chère Negasi, traduisible par… « Celle qui attend son couronnement »… Pour ceux qui la connaissent, la styliste appartient à l’armée d’artistes du « monde libre » qui couche sur le vêtement sa mémoire esthétique. Expérience à multiples égards rafraichissante que celle qui nous conduit dans les méandres de l’imagination de cette femme issue d’un univers cosmopolite. Car de la rencontre de plusieurs berges d’un même fleuve, elle a fait sa profession. La preuve par l’image mais surtout par la stratégie marketing employée. La mode selon la marque Negassi, c’est avant tout :

1. La simplicité et la fraicheur de ses coupes épurées.

2. Le tissu wax, frotté, coupé et plié, manipulé à souhait.

3. Les ventes en pop-up store (lit. boutique éphémère), qui ont la force retentissante d’un concert inespéré et quelque peu inattendu, donné par une célébrité timide. L’humilité de ce concept de ventes s’adapte bien à des collections de vêtement qui ont refusé de singer les géants du textile et leur stratégie de fast-clothing (aberrant quand l’on se rend compte du niveau de dynamisme culturel présent dans chaque région du monde, mais étouffé, alors qu’il transfigure l’expérience de soi et de l’autre et facilite la vie en communauté).

Bisrat Negasi fait de la mode sur deux tons.

Utter Black. Pour le condensé de sens et pour l’expression épurée d’une réalité sociale invisible.

Colorful Wax. Pour l’explosion de couleurs et pour les motifs qui nous interrogent, qui parlent haut et fort.

Magnifique concours de circonstances qui aura donc mené cette maman d’une fillette de 6 ans à faire acte de résistance, et cela dans un univers qui accueille ces inspirations nouvelles avec plaisir, non sans toutefois soumettre le nouvel arrivant à un examen de qualité rigoureux… Ayant abandonné ses études en architecture pour se lancer dans le stylisme, nous dirons qu’elle n’a fait là que déporter, du bâtiment vers le tissu, son envie d’exutoire et de mise en balance de toutes les influences culturelles qui ont façonné son imaginaire.

Voyager est une chance, un privilège. C’est le message que nous murmure la marque Negassi et toutes ces autres, ethniquement vivantes, qui font pulser le cœur de la mode internationale.

PS :

Pour ceux que ça intéresse, j’écrirai bientôt un article sur la levée de l’Accord sur les Textiles et les Vêtements (ATV). Cet évènement a profondément impacté les importations textiles à l’international. Je tacherai d’explorer cette influence plus en détail, pour déterminer si oui ou non elle s’est révélée néfaste au droit du travail des ouvriers du textile.

Avant-goût (extrait du site de l’OMC)

« L’Accord sur les textiles et les vêtements (ATV), ainsi que toutes les restrictions qui en relèvent, ont été abrogés le 1er janvier 2005. L’expiration de la période de transition de dix ans impartie pour la mise en œuvre de l’ATV signifie que le commerce des produits textiles et des vêtements n’est plus soumis à des contingents conformément à un régime spécial en dehors des règles normales du GATT/de l’OMC (ndlr possibilité de chaque pays d’instaurer des quotas) mais est désormais régi par les règles et disciplines générales consacrées par le système commercial multilatéral. »

Oumou Khairy Diallo

Sources :
1 En ligne: http://www.negassi.com/en/negassi/about_negassi.php.
2 Arte Journal, « Cambodge, un tissu de révolte » (3 janvier 2014). En ligne: http://www.arte.tv/fr/cambodge-un-tissu-de-revolte/7753070,CmC=7753210.html.

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